Margôô venait de poser sur sa langue un pétale et se préparait à l’avaler pour garder son parfum, quand une langue vint toucher la sienne. Les deux langues se rétractèrent très vite et il y eu même, de part et d’autre un petit cri, aigu chez la pouliche et rauque chez celui qui habitait le pré aux monstres.
Il y eut un temps où il ne passa rien. Puis entre les forsythias les deux langues s’avancèrent et se touchèrent juste au bout, se rétractèrent un instant, se touchèrent à nouveau, un peu plus longtemps, se rétractèrent…Un jeu était en train de s’installer ponctué de petits cris de plus en plus enjoués, de plus en plus longs, de moins en moins rauques, de plus en plus pétillants crescendo chez l’un et décrescendo chez l’autre, à tour de rôle.
 
Les forsythias commençaient à fatiguer.
 
Dans le pré, au loin, les copines s’étaient arrêtées de caracoler et me regardaient le plus discrètement possible. Ce qui était en fait pour elles, espiègles, curieuses, impossible. J’étais trop à mon affaire pour m’en rendre compte. L’une d’elle me raconta la scène plus tard.
 
Cette fois la langue glissa dans ma bouche et s’empara de la mienne. Ce qui me fit un drôle d’effet, d’abord désagréable puis de plus en plus agréable, excitant même. J’apercevais des yeux très noirs, entourés de jaune, doux malgré une humidité abondante. Humide j’étais aussi.
 
Nos lèvres se détachèrent et la tête apparue. Effrayante ou belle ? Je ne sais plus vraiment quelle a été ma réaction devant l’apparition toute noire. Ce n’était pas un cheval. Je venait de tomber, moi la belle, amoureuse d’une bête cornue.
 
Je galopais. Maman, maman !
 
Elle releva à peine la tête de son broutage paisible, me regarda intensément juste quelques secondes et retourna arracher l’herbe. Comme pourrait dire un bipède, elle souriait. Je ne la tétais plus depuis quelques mois. Elle allait mettre bas, autre pouliche ou étalon à s’occuper.
 
Je ne la revis jamais car je fus vendue. Tiré dans un van avec deux de mes copines.
Et nous partîmes pour un long trajet.